La transformation silencieuse du marché du travail

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La transformation silencieuse du marché du travail

Pendant que les débats se poursuivent sur le statut du salarié et l’opportunité du contrat de travail unique, le marché accomplit discrètement son œuvre. Si le statut de salarié et le contrat de travail à durée indéterminée (CDI) restent largement majoritaires du fait de leur inertie et de leur primauté juridique, le marché n’en vit pas moins une profonde transformation : il ne génère plus désormais que des emplois non-salariés.  

Sous l’effet de la crise et la transformation à marche forcée de notre économie, le marché du travail traverse depuis quelques années une période de forte turbulence. Beaucoup d’observateurs anticipent la disparition du salariat et du CDI au profit d’une  multiplication du nombre de travailleurs indépendants. 

Pourtant, Derek Perrotte titre son article du 27 octobre 2015 (1) « malgré la crise, l’emploi salarié et la part des CDI se maintiennent ». Denis Pennel lui répond, dans un article du 8 octobre 2015 (2), qu’il faut « changer notre vision du marché du travail car le salariat  à modèle unique a vécu ». Marion Degeorges va plus loin, elle affirme dans un article du 29 août 2015 (3)  que « les travailleurs indépendants vont transformer l’économie ».

Tout ceci semble un peu confus et ne permet pas de saisir l’évolution d’un marché dont on pressent bien qu’il est soumis actuellement à de fortes perturbations. 

Qu’en est-il exactement ? 

La « photographie du marché du travail en 2014 » publiée par l’INSEE (4) apporte un éclairage  intéressant à ce débat.

•    On  compte en 2014 en France métropolitaine une population active de 28,6 millions de personnes âgées de 15 ans et plus (29.4 millions en incluant les DOM), ce qui représente 56.3% de cette population.  Celle-ci a progressé de 1.3 million en dix ans, ce qui aurait nécessité la création d’une moyenne de 130 000 emplois par an pour maintenir le niveau de chômage.
•    88% des actifs sont des salariés, les non-salariés représentant 12% de la population active.
•    15% des hommes actifs ne sont pas salariés. C’est donc un peu plus d’un homme actif sur 7 qui exerce aujourd’hui une activité non salariée.

Sur les 15 dernières années, 30% des emplois créés ne sont pas des emplois salariés

Les « séries longues de l’INSEE mises à jour en 2014 » (5)  apportent des enseignements complémentaires en termes d’évolution.

•    Sur 15 ans, le nombre total d’emplois nets créés est de 1,4 millions, 30% sont des emplois non-salariés (422 000).
•    On observe une évolution différenciée pour les hommes et les femmes : plus de 90% de ces 1,4 million de nouveaux emplois ont été confiés à des femmes (1,296 million) pour 10% qui sont revenus à des hommes.
•    Autre différence notable : près de 90% des créations de postes féminins sont des emplois salariés. Alors que les emplois nouveaux confiés à des hommes ne sont que des emplois non-salariés, au prix même de la suppression de 172 000  emplois salariés, compensés par la création de 277 000 nouveaux emplois non-salariés.

Pas de création nette d’emploi pour les hommes depuis 2008

Si on observe l’évolution depuis 2008, les chiffres sont encore plus significatifs  et révèlent une prépondérance de la part des emplois non-salariés dans les emplois créés.
•    Depuis 2008 (jusqu’en 2014), le nombre d’emplois nets créé est de 169 000 mais ceci dissimule la destruction de 146 000 emplois salariés compensée par la création de 315 000 emplois non-salariés. Quand on sait qu’il est nécessaire de créer 130 000 nouveaux emplois chaque année pour contenir le niveau d’emploi, on comprend mieux la folle progression du chômage des dernières années.
•    S’agissant des hommes, le marché n’a tout simplement pas généré d’emplois supplémentaires depuis la crise financière de 2008, puisque la création d’emplois non-salariés (+198 000) a tout juste compensé la perte d’emplois salariés (-197 000).
•    Quant aux femmes, les 168 000 emplois créés sont pour 70% d’entre eux des emplois non-salariés.

Salariat et CDI restent la norme

Ainsi donc, il n’est pas inexact d’affirmer, que le travail salarié reste aujourd’hui la norme absolue puisqu’il concerne aujourd’hui 88% de la population active. 

Tout comme, il n’est pas inexact de dire que le CDI demeure le contrat de travail le plus répandu puisque 86.4% des salariés en bénéficient. 

Ces chiffres évoluant peu d’une année sur l’autre, Derek Perrote (2) croit pouvoir en tirer la conclusion que « la fin du salariat est loin de traduire une réalité », il semble pourtant que l’évolution a choisi son camp en ne générant pas d’emplois salariés nouveaux depuis 2008.

Cette tendance est-elle définitive ou peut-t-elle être enrayée par la reprise économique tant attendue ? 

Le marché du travail est devenu protéiforme

On peut douter qu’une reprise économique soit  en mesure de freiner une lame de fond qui transforme peu à peu le paysage du travail en France, lequel est devenu largement protéiforme et ne ressemble plus à la projection classique que l’on s’en fait. 

•    18.9 % des personnes en emploi travaillent à temps partiel
•    15% télé-travaillent
•    1,64 million de personnes sont en situation de sous-emploi en 2014, soit 6,4 % des actifs occupés. Il s’agit essentiellement de personnes sous contrat à temps partiel souhaitant travailler davantage et disponibles pour le faire.
•    Denis Pennel rappelle que le CDI n’est plus synonyme de stabilité : « plus d’un tiers des CDI sont rompus avant un an »
•    Plus de 2,3 millions de personnes cumulent en France plusieurs activités, « brouillant un peu plus la stricte frontière entre le salariat et le travail indépendant ».

Un mouvement inéluctable

Certains y verront la mort annoncée du modèle social à la française, porté à bout de bras depuis 30 ans par les travailleurs salariés.

D’autres se réjouiront d’une évolution qui pourrait faire une part moins belle à la protection sociale.

Salarié ou pas, le travail reste le travail. C’est davantage sa disparition que celle du salariat ou du CDI qui est à redouter. 

Ce constat posé, tous les acteurs du marché du travail doivent maintenant tirer les conséquences de cette nouvelle donne et faciliter la pénétration sur le marché de nouvelles formes de travail, dûssent-elles être non-salariées, et cesser d'attendre l'hypothétique retournement d'un mouvement devenu inéluctable.

(1)    Article de Marion Degeorges du 29 août 2015 intitulé « Les travailleurs freelance vont-ils transformer l’économie ? »
(2)    Article de Derek Perrotte du 27 octobre 2015 intitulé « Malgré la crise, l’emploi salarié et la part des CDI se maintiennent »
(3)    Article de Denis Pennel du 8 octobre 2015 intitulé « Oui, nous devons changer notre vision du marché du travail »
(4)    Une photographie du marché du travail en 2014 par Fabien Guggemos et Joëlle Vidalenc, division Emploi, Insee
(5)    Marché du travail - Séries longues Insee - Mise à jour 2014 - Insee

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